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    La Complainte du progrès

     

     

    Autrefois pour faire sa cour
    On parlait d'amour
    Pour mieux prouver son ardeur
    On offrait son coeur
    Aujourd'hui, c'est plus pareil
    Ça change, ça change
    Pour séduire le cher ange
    On lui glisse à l'oreille
     Ah ? Gudule !

     
    Viens m'embrasser
    Et je te donnerai...


    Un frigidaire
    Un joli scooter
    Un atomixer
    Et du Dunlopillo


    Une cuisinière
    Avec un four en verre
    Des tas de couverts
    Et des pell' à gâteaux

    Une tourniquette
    Pour fair' la vinaigrette
    Un bel aérateur
    Pour bouffer les odeurs

    Des draps qui chauffent
    Un pistolet à gaufres
    Un avion pour deux
    Et nous serons heureux

    Autrefois s'il arrivait
    Que l'on se querelle
    L'air lugubre on s'en allait
    En laissant la vaisselle
    Aujourd'hui, que voulez-vous
    La vie est si chère
    On dit: rentre chez ta mère
    Et l'on se garde tout
     Ah ! Gudule,

     
    Excuse-toi
    Ou je reprends tout ça…

     

     

    La Complainte du progrès

     

     


    Mon frigidaire
    Mon armoire à cuillères
    Mon évier en fer
    Et mon poêl' à mazout


    Mon cire-godasses
    Mon repasse-limaces
    Mon tabouret à glace
    Et mon chasse-filous

    La tourniquette
    A faire la vinaigrette
    Le ratatine-ordures
    Et le coupe-friture

    Et si la belle
    Se montre encore rebelle
    On la fiche dehors
    Pour confier son sort…

     
    Au frigidaire
    À l'efface-poussière
    À la cuisinière
    Au lit qu'est toujours fait


    Au chauffe-savates
    Au canon à patates
    À l'éventre-tomates
    À l'écorche-poulet

    Mais très très vite
    On reçoit la visite
    D'une tendre petite
    Qui vous offre son cœur

    Alors on cède
    Car il faut bien qu'on s'entraide
    Et l'on vit comme ça
    Jusqu'à la prochaine fois.


    (1955)  Boris Vian  (1920 - 1959) 

      

     

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